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22 Oct 2021

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Pour une vision élargie de la RSE dans les pays émergents
Brèves

Pour une vision élargie de la RSE dans les pays émergents 

Dans le contexte pandémique, davantage qu’auparavant, une conception renouvelée de la RSE dans les pays émergents peut amener à dépasser la simple logique de “réparation” des dégâts occasionnés par l’activité des entreprises et étendre la réflexion vers d’autres types d’entreprises pour une vision plus regardante par rapport au bénéfice social ou environnemental.

L’entreprise est par nature le lieu de production de la richesse dans la société à travers l’investissement (capital national ou international IDE) pour la création de l’emploi et de revenus stables aux salariés.

Or, l’entreprise se meut dans un environnement législatif, réglementaire et institutionnel susceptible d’accorder tout type de droits et d’avantages aux entreprises exploitantes. Les institutions pouvant être, d’autre part, peu regardantes eu égard aux intérêts des populations locales. 

Des contrats miniers léonins dans les pays du Sud en sont une illustration, car occasionnent peu ou pas de bénéfice pour les citoyens et conduisent souvent à une surexploitation des ressources et une dégradation de l’environnement.

Un autre exemple non moins préoccupant est celui des déchets d’équipements électriques et électroniques (DEEE). Ces volumes croissants de déchets, dont la toxicité n’est plus à démontrer, témoignent des modes de consommation et de production de la technologie dans le Nord essentiellement, et se retrouvent déversés en Afrique par exemple, où un certain recyclage se fait surtout dans l’informel. On constate aussi à ce propos une lenteur pour adopter et implémenter des réglementations relatives à la gestion de ces déchets : seuls 13 pays africains sur les 43 analysés par l’étude Global E-waste Monitor 2020 détiennent une politique nationale de régulation et de gestion des déchets DEEE. 

En somme, l’impact de ces situations déséquilibrées et déséquilibrantes peut être destructeur par rapport aux territoires et aux populations concernés.

Approches RSE et souci de développement 

Les conséquences et l’impact négatifs des activités de firmes nationales et internationales de tous secteurs, sur l’environnement et la santé des riverains, ont induit des recommandations de diverses institutions internationales et des doléances des sociétés civiles, faisant émerger le concept de RSE depuis les années 1990 pour rappeler un certain devoir sociétal de l’entreprise et appeler à remédier à ces dysfonctionnements.

L’observation de la mise en œuvre de ces recommandations montre une diversité dans l’approche des firmes par rapport à ladite RSE. En effet, certaines entreprises développent le souci respectueux vis-à-vis de leur écosystème. Elles emploient prioritairement la main d’œuvre locale dans des conditions relativement décentes, peuvent créer parallèlement des projets sociaux susceptibles de contribuer à un mode de vie valable (formation, alphabétisation fonctionnelle et numérique, hôpitaux, aménagement de villages modèles, promotion sportive, culturelle, et artistique, etc.) et induire un impact environnemental positif (ex. reforestation, promotion de l’agriculture durable, traitement des eaux usées). Mais, le plus souvent, les entreprises opèrent dans une insouciance plus ou moins totale quant au respect de la nature et des intérêts des citoyens.

Accepter le principe de correction des dégâts occasionnés par leurs activités, redresser leur image de marque, se conformer aux textes réglementaires, répondre aux critiques de la société civile et aux revendications des organisations syndicales, tels sont, en réalité, les raisons et soubassements des démarches RSE des firmes pour la plupart. 

Bien entendu, ces attitudes RSE sont directement corrélées aux rapports de forces qui prévalent dans les pays en question : le positionnement de l’État, le parlement et les législateurs, les syndicats, les ONG locales et internationales, les réseaux sociaux et les débats dans le pays sur les droits des territoires, des populations notamment rurales, des salariés, ouvriers, etc.

Vers une vision élargie de l’entreprise responsable 

Aujourd’hui, davantage qu’auparavant, la crise que nous traversons a montré l’urgence d’une transition vers un développement plus juste consolidant la stabilité sociale par la solidarité et les politiques de l’inclusion. Cette stabilité demeurant, par ailleurs, un facteur fondamental pour la fructification même de l’investissement dans les pays en développement. 

La crise, qui est aussi fondamentalement une crise écologique, a permis de reposer la question de la dette climatique envers les pays du Sud : assèchement des lacs et oueds en Afrique du Nord, pluies diluviennes en Centrafrique, déforestation massive, pollution de l’eau, de l’air et perte de biodiversité en Asie du Sud-Est… Les bilans catastrophiques confirment l’extrême vulnérabilité de ces régions aux changements climatiques. Rappelons dans ce sens que cette crise écologique va en s’aggravant, comme en témoigne le jour du dépassement de la Terre qui remonte cette année au 29 juillet dernier, jour à partir duquel, pour le reste de l’année, l’humanité vit « à crédit » sur les ressources de la planète.   

Dans ce contexte, la RSE dans les pays émergents devrait être repensée bien au-delà de sa fonction « réparatrice » des maux et outrances provoqués par le déploiement des entreprises et de leurs activités. Il s’agit de promouvoir une nouvelle conception de RSE, voire un nouveau type d’entreprise qui sera érigé en moteur de modèles de société et de développement résilients, soutenables et moins inégalitaires dans ces pays. 

Il ne s’agira plus seulement de procéder à une « réparation sociale », mais bien de contribuer à une certaine « construction sociale » qui intègre les principes de développement durable et inclusif dans le développement (industriel, agricole, technologique, numérique…) des pays émergents. 

Dans les pays du Nord, on voit apparaître une dynamique autour de conceptions d’entreprises citoyennes ou engagées qui tiennent compte de leur impact sociétal, voire le placent au cœur-même de leur vocation et business model.

En France par exemple, l’introduction de la qualité de société à mission  par la loi Pacte en 2019 permet à une entreprise de “déclarer sa raison d’être à travers plusieurs objectifs sociaux et environnementaux”.

Que ce soient les entreprises sociales en France, les Community Interest Companies (CIC) au Royaume-Uni (au nombre de 15.700 tous secteurs confondus selon le rapport annuel Regulator of CICs 2018-19) ou encore les Benefit Corporations aux États-Unis, les définitions et cadres juridiques varient selon les contextes, mais le dénominateur commun est la conciliation entre profit “doing well” et impact social et environnemental positif “doing good”. 

En d’autres termes, il est question de faire des usages raisonnés voire régénératifs des ressources de la nature et non d’affronter les tendances de celle-ci, mais aussi d’aller vers une répartition moins inégalitaire des fruits de la productivité. 

Nous pensons donc que ces modèles de social business, qui commencent à attirer différents profils d’investisseurs publics et privés, et qui mettent l’entreprise et l’entrepreneuriat local au service d’enjeux sociétaux majeurs, devraient se démultiplier également dans les pays émergents. Le terrain étant fertile pour ce faire : en Afrique par exemple, la jeunesse âgée de moins de 25 ans constitue 70% de la population, ce potentiel de jeunes étant éminemment sensible à ces problématiques.

L’entreprise, nationale et même internationale, pourrait contribuer alors, en fonction du contexte et en coordination avec les institutionnels, à la réponse aux défis auxquels ces pays font face (exode rural massif, urbanisation à outrance, manque criant d’infrastructures, informalité, aléas climatiques, précarité sociale endémique, etc.), en respect des enjeux de souveraineté économique. 

Institutions, contexte pandémique et RSE

L’État dans ces pays émergents instaure des politiques d’encouragement de l’investissement national et des IDE pour la création de la richesse et la promotion de l’emploi. Il octroie des aides et rassemble souvent les conditions optimales en faveur des activités productives des entreprises (facilités de terrains, aménagement de zones industrielles, équipements et infrastructures, divers services nécessaires à la production, sécurité…). 

Mais l’État, dans ses fonctions sociales, encore plus en contexte pandémique, se porte théoriquement protecteur des populations dont le pouvoir d’achat et les conditions de vie se précarisent davantage. Il devrait assurer les différentes couvertures sociales et sauvegarder les conditions nécessaires pour que ses populations ne soient pas lésées par l’impact des activités des firmes quelles qu’elles soient, et contre tout abus ou dégâts sociaux ou environnementaux éventuels. De par ces mêmes fonctions sociales, l’État veillerait à l’équilibre entre investissement, performance économique et environnement naturel et social. 

C’est ainsi que les institutions publiques se doivent de veiller sur le respect des législations de travail, des réglementations en faveur de l’environnement (pollutions, gestion des déchets, etc.) et de la préservation des ressources (eau, minerais, carrières…), le respect des cahiers des charges relatifs aux activités productives, ainsi qu’à tous projets ou marchés alloués aux entreprises.

Et au-delà de l’accompagnement de ces mesures foncièrement « RSE », le besoin se pose d’instaurer les cadres juridiques et institutionnels pour favoriser l’émergence de ces types d’entreprises responsables, notamment le cadre légal aussi bien pour l’ESS que pour l’entreprise sociale. 

Pour citer l’exemple du Sénégal, selon l’étude économique et juridique Les entreprises sociales au Sénégal réalisée par LEGS-Africa, ces entreprises constituent une part importante du tissu des PME (en moyenne 12 %), et du PIB (près de 5%). Cependant, l’absence de cadre légal constitue un frein à leur développement, ce qui entraîne des difficultés sur les plans fiscal, de financement et de formalisation.

Ainsi, dans un climat social où l’État entretiendrait les bons équilibres entre la société et l’entreprise, cette dernière serait amenée à opérer dans le respect de l’éthique sociale et environnementale. 

Et au-delà des démarches RSE classiques, il s’agirait de dépasser la simple logique de compensation sociale, et étendre la réflexion et la pratique vers des modèles d’entreprise sociale. Cette dernière, notamment par le biais de partenariats multi-acteurs (institutionnels, société civile, syndicats, communes, universités, entreprises classiques etc.) induirait une dynamique de développement eu égard aux problèmes sociaux et environnementaux des pays émergents.

Auteurs : 
Soha Benchekroun – Ingénieure consultante en stratégie, acteur du développement durable – RSE

Abdelaâli Benchekroun – Économiste et co-auteur de Renouveau pour le Maroc

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